Après avoir été délaissé pendant des décennies (si ce n'est en panification paysanne bio ou dans l'élaboration de spéciaux), le levain revient en boulangerie non seulement dans la production de pains mais aussi des pâtes sucrées (brioches, viennoiseries, pâtes à tarte…). Son utilisation enregistre une croissance de +2 % par an (étude Gira 2014) et bien plus si l'on considère le seul segment artisanal (+5 % d'après Lesaffre). L'avantage de cet ingrédient tient essentiellement à l'acidité apportée par l'acide lactique (frais et acidulé en bouche) et l'acide acétique (piquant et acide). Ces acides organiques confèrent une saveur typique aux produits finis, retardent l'apparition de moisissures et contribuent à préserver la fraîcheur, en freinant la rétrogradation de l'amidon (responsable du rassissement). De leur côté, les consommateurs l'apprécient pour son authenticité, sa naturalité,son goût et son aptitude à favoriser la bonne conservation du pain.

Le pain au levain biologique doit répondre à la législation  sur le levain et à cellesur le bio.

Acidité bienfaitrice Le bénéfice santé, s'il était davantage reconnu par la profession et le grand public, pourrait bien encore accélérer la percée du produit. En effet, l'acidité apportée apparaît comme une voie pertinente pour améliorer l'état nutritionnel de la population. Non seulement la panification au levain reste un outil précieux pour qui veut baisser la dose de sel dans le pain, mais, plus surprenante, elle améliore l'assimilation du calcium et du magnésium (contenus surtout dans les farines bises ou complètes) et pourrait même soulager les personnes souffrant d'une sensibilité au gluten (non céliaque), comme le soutient Christian Rémésy, nutritionniste et directeur de recherche à l'INRA. « Les activités enzymatiques de la pâte ne s'expriment pleinement que si son pH atteint des valeurs proches de 5 (c'est à dire modérément acide-NDLR). Parmi ces activités, on peut citer l'action de la phytase qui détruit l'acide phytique et permet d'augmenter la biodisponibilité des minéraux et celle des protéases qui scindent le gluten en fragments plus courts. Plusieurs études montrent que cette protéolyse est une voie intéressante pour produire du pain ou développer de nouveaux produits céréaliers pour les intolérants au gluten », précise- t-il. Pour obtenir un tel pH, le scientifique préconise une fermentation sur levain ou sur poolish, voire un pointage long avec très peu de levure (15-18 heures à 10-15°C avec blocage possible à 4°C). Ces procédés laissent place en effet aux fermentations naturelles opérées par les bactéries lactiques (fermentation lactique ou acétique) et les levures sauvages (fermentation alcoolique), deux catégories de micro-organismes présents dans la farine.

L'effet améliorant du levain • Prise de force et lissage au pétrissage. • Tolérance et tenue de la pâte au froid et à la mécanisation. • Division et scarification plus nettes. • Croustillance et couleur de la croûte. • Alvéolage et couleur de la mie. • Hydratation, moelleux et conservation du pain. • Saveur douce ou piquante apportant de la typicité. • Agent exhausteur renforçant les notes de beurre. • Agent aromatique permettant de réduire la dose de sel.

Le levain est désormais utilisé sur l'ensemble  de l'offre de pains. (Condifa)

Fermentation contrôlée Alors que le nombre d'espèces microbiennes différentes se réduit très sensiblement au cours du développement d'un levain, la quantité totale de micro-organismes (biomasse) explose littéralement (pour atteindre un milliard de bactéries lactiques et dix millions de levures par gramme). Certaines espèces vont donc proliférer au détriment d'autres, moins compétitives. Et c'est justement en jouant sur la durée des rafraîchis, la température ou les ingrédients nutritifs ajoutés (farine de blé ou de seigle, malt, sucre du miel ou des fruits…) que le boulanger peut sélectionner telle ou telle espèce et faire varier au final le profil aromatique de son levain. Par exemple, « une culture conduite sur farine de blé avec des rafraîchis courts et à température haute (30-35°C) favorise la croissance des levures. Le levain obtenu (dit jeune ou lactique) sera léger et délicatement acidulé (pH 4-5). Au contraire, un procédé conduit sur farine de seigle avec des rafraîchis longs et à basse température (20-25°C) favorise les bactéries. Le levain (dit âgé ou acétique) sera plus puissant et acide (pH 3-4). Entre ces deux pôles, il existe de multiples variantes offrant des profils aromatiques divers. Chaque boulanger aime à protéger son petit secret ! », explique Pascal Lejeune, ingénieur de recherche chez Lesaffre International (1).

Process maîtrisé Cette saveur acide à dimension variable associée aux diverses notes apportées via des farines torréfiées ou maltées, des épices ou des fruits macérés, explique le potentiel créatif de cet ingrédient personnalisable à souhait. L'artisan dispose aussi d'un améliorant naturel qui lui apporte de nombreux avantages techniques (voir encadré). La maîtrise du process de production via les « fermenteurs » qui se sont démocratisés ces dernières années ont clairement facilité son retour en boulangerie. La créativité et la reproductibilité des recettes, chères à la boulangerie contemporaine, sont montées en puissance alors que le casse-tête des contaminations et des dérives incontrôlées n'est plus qu'un lointain souvenir. Avec une fourchette de températures allant de +5°C à +35°C, on peut désormais accélérer ou ralentir la maturation du levain, l'orienter sur des notes douces ou plus aigres, et même le bloquer. L'utilisation de ferments sélectionnés utilisés comme « starter » (par ex., Saf Levain de Lesaffre, disponible sous trois références aromatiques) permet de sécuriser encore davantage le procédé et d'obtenir en une étape un levain « tout point » parfait en tous points !

La bibliothèque de levains dans le « Center for BreadFlavour Puratos » en Belgique.

Biotechnologies Tout l'enjeu pour la bio-industrie consiste à sélectionner les souches les plus compétentes sur telle ou telle caractéristique technologique ou organoleptique afin de proposer des « levains orientés », comme cela existe en vinification depuis de nombreuses années. La connaissance de la biodiversité microbienne représente évidemment un véritable trésor à cet égard, non seulement pour des raisons patrimoniales (préservation de savoir-faire ancestraux et de la biodiversité microbienne), mais aussi pour des considérations stratégiques (recherche et innovation). Puratos l'a bien compris en créant en 2013 une bibliothèque de levains, la première du genre (voir photo), à Saint Vith en Belgique. Comme l'indique Agathe Simonnot, chef de groupe boulangerie chez PatisFrance-Puratos, « les différents échantillons récoltés (75 pour l'heure, dont celui d'Eric Kayser - NDLR) viennent du monde entier. À leur arrivée, ils sont analysés puis cultivés dans des conditions contrôlées afin de garantir la viabilité des souches pour les générations à venir. Les levains sont protégés et conservés en toute confidentialité sans risque de détournement ou d'exploitation commerciale. Les donneurs sont aussi assurés de retrouver leur levain en cas de perte accidentelle. » L'objectif du projet (à but non lucratif et partagé avec de nombreuses universités) vise à accroître la connaissance scientifique des micro-organismes du levain et des fermentations traditionnelles. Ainsi ce sont plus de 700 levures sauvages différentes et plus de 1500 bactéries lactiques qui ont été découvertes. De quoi donner de la « matière » à la R&D ! Entre tradition et innovation, la biotechnologie du levain nous réserve à coup sûr de belles surprises pour l'avenir. 

(1) Communication de P. Lejeune, « Pratiques microbiologiques et performance des levains», Levain du futur, futur des levains, Conférence AIPF, Europain 2014.

par Armand Tandeau (publié le 14 septembre 2015)