| Le
sel dans
le pain :
où en est-on ?
En
2002, l’Afssa lançait un plan visant à
réduire de 20% sur cinq ans les apports sodés
dans la population française.
La boulangerie, particulièrement visée par
les recommandations, était incitée à
abaisser de 25% ses doses de sel dans le pain. La campagne
parvenue à son terme, il est l’heure de faire
le point.
Souvenez-vous,
en 2002, l’Agence Française de Sécurité
Sanitaire des Aliments (Afssa) émettait un avis qui
allait susciter une vive polémique. Fruit d’une
réflexion menée par un collège d’éminences
scientifiques réunies en commission, le « rapport
sel » mettait l’accent sur les problèmes
de santé pouvant être entraînés
par une consommation excessive de sodium, notamment via
certains aliments, pourvoyeurs privilégiés
de « sel caché ».
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Récolte
de fleur de sel en Camargue.
(photo : R. Sprang) |
Il est vrai que les risques associés à l’excès
de sel étaient avérés dans certaines
pathologies : obésité, insuffisance cardiaque,
hypertension ou diabète. Mais aucune incidence néfaste
sur les bien-portants n’avait pu être clairement
démontrée, même si on admet que l’hyperconsommation
de sodium entraîne une élévation de
la tension artérielle. Aussi, l’ambition était-elle
de réduire la proportion des personnes surexposées
(12-25 g/jour) par un abaissement généralisé
de la consommation moyenne nationale.
De 8 g par jour de sel caché, il fallait passer à
6 g par jour en 5 ans ce qui, en tenant compte du sel de
table volontairement additionné (1 à 2 g/j),
permettait d’atteindre un total honorable de 7 à
8 g par jour.
La difficulté est que ce seuil de 6 g par jour n’est
pas applicable à l’individu à l’instar
des « apports recommandés » (il est d’ailleurs
impossible de connaître sa propre consommation sans
étiquetage obligatoire précis !). Ces 6 g
correspondent en réalité à une «
distribution recommandée » à l’échelle
de la population. La commission précisait en effet
que « les actions proposées doivent permettre
de resserrer la distribution statistique des consommations
de sel aux dépens des forts consommateurs ».
Compliqué ? On ne vous contredira pas.
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Rôles
biologiques du sodium (Na) présent dans le
sel (NaCl). |
Le pain montré du doigt
En s’appuyant sur une étude nutritionnelle
d’envergure (I.N.C.A. 1), menée de 1998 à
1999, l’Afssa indiquait que l’apport journalier
de sel était lié à près de 75
% à un groupe réduit d’aliments manufacturés
: d’abord le pain (25 % de l’apport total en
sel... quand même) puis la charcuterie, les soupes,
les plats composés, les fromages et enfin les snacks
(pizzas, quiches, pâtisseries salées). Il était
donc proposé d’agir branche par branche pour
réduire significativement l’addition de sel
quand celui-ci n’est pas indispensable au procédé.
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| Les
repas caloriques sont souvent vecteurs de sel caché. |
Il faut bien avouer qu’en l’absence de nocivité
démontrée, ces conclusions ont provoqué
quelques remous bien que le rapport précisait que
« les recommandations ne visent pas à
diaboliser le sel, mais à restituer le rôle
de l’excès de consommation du sel parmi l’ensemble
des facteurs nutritionnels de risque impliqués dans
le déterminisme des maladies ».
Que ce soit clair : ce qui pose problème, ce n’est
donc pas le sel, mais c’est de manger trop d’aliments
salés quand en plus on souffre de pathologies particulières
ou que notre famille proche est touchée par ce type
d’affection. N’oublions pas en effet que le
sodium joue un rôle fondamental dans l’organisme
(voir schéma).
La boulangerie française a été alors
particulièrement sollicitée pour réduire
ses doses de sel dans le pain. De 23-24 g de sel au kg de
farine (moyenne observée par l’Afssa), il fallait
tomber à 18 g en 5 ans, soit baisser de 25%. Amandio
Pimenta, boulanger Meilleur Ouvrier de France, n’a
pas hésité à modifier ses habitudes,
même s’il tient à dire que « 18
g n’est pas une règle à suivre au pied
de la lettre car le dosage en sel doit être adapté
à la qualité de la farine dont on dispose,
notamment à son taux
d’hydratation. La boulangerie est un art, pas une
science exacte ».
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| La
réduction du sel cherche à protéger
les populations à risque. |
Suivi sur le terrain
Une seconde étude I.N.C.A. (I.N.C.A. 2), réalisée
entre 2006 et 2007, a donné ses conclusions en décembre
dernier lors d’un colloque à l’Afssa.
Lionel Lafay de l’unité d’épidémiologie
nutritionnelle a montré que la consommation moyenne
de sel caché n’avait baissé que de 5%
au lieu des 20% attendus. Il a fait remarquer cependant
que la part des gros consommateurs (> 12 g/j) avait diminué
très significativement par rapport à la population
totale, passant de 15,8% à 10,5% pour l’homme
et de 2,2% à 1,7% pour la femme.
Ceci validait surtout le principe de « distribution
recommandée » qui vise à protéger
la santé des sujets sensibles les plus exposés.
Le scientifique précise que « ces résultats
sont malgré tout encourageants car ils montrent une
inversion de la tendance qui, depuis quelques années,
était toujours à la hausse ». Mais,
il faut bien se rendre compte que les préconisations,
lorsqu’elles sont non obligatoires, sont lentes à
se mettre en place.
On s’aperçoit en effet que le pain a vu son
taux de sel passer de 1,38 g aux 100 g à seulement
1,32 g en moyenne (baisse de 4% au lieu des 25%). Cette
diminution est similaire pour les viennoiseries et les snacks.
Lionel Lafay atténue ces faibles résultats
en expliquant « qu’il est très difficile
de se faire une idée fiable sur la pratique du dosage
et sur son évolution car il y a autant de pains que
de boulangers… On a donc aussi cherché à
évaluer le volume des ventes de sel pour le secteur
de la boulangerie ». Quoi qu’il en soit, il
semble bien qu’au fournil, le relais n’ait pas
été suivi par tous.
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REDUCTION
DE SEL EN BOULANGERIE ARTISANALE
Les pratiques font débat |
-
19,5g/kg de farine est la dose moyenne de sel pour
la
baguette courante artisanale. 20,4 g pour la baguette
tradition, 19,9 g pour le pain de campagne et 19,4
g pour les viennoiseries.
- 39% des artisans produisent des baguettes courantes
à 19-20 g de sel par kg de farine. 31 % des
artisans sont à moins de 18 g et 22 % à
21-24 g.
- 2/3 des artisans estiment que le pain participe
à moins de 5 % de la totalité du sel
consommé en une journée (alors qu’il
est de l’ordre de 25 %).
- 25% ont été encouragés par
les recommandations de santé sur le sel via
les médias. 23 % par la filière professionnelle.
- 54% des artisans sont défavorables à
une réduction de sel dans le pain contre 46%
qui y sont favorables.
- 82% des artisans qui ont réduit estiment
n’avoir rencontré aucune difficulté
vis-à-vis de leur clientèle alors que
60 % de ceux qui hésitent encore ont peur d’une
perte de goût.
- 1/3 des artisans estiment qu’abaisser la teneur
en sel du pain obligerait à bouleverser la
méthode de fabrication.
- 45% estiment que réduire la teneur en sel
des pains entraînera une amélioration
de la santé de la population française.
21 % ont d’ailleurs été encouragés
à réduire pour cette raison.
Source : « Connaissances et pratiques en
boulangeries », sondage TNS Healthcare, février
2006. |
Un problème d’information
Un sondage « TNS Healthcare », effectué
à la demande du ministère de la Santé
et rendu public en février 2006, donne quelques précisions
intéressantes (voir encadré). On note d’une
part que les artisans dosent en moyenne à 19-20 g
par kg de farine, ce qui n’est pas si mal, d’autant
que près d’un tiers est parvenu à 18
g ! À noter que les employés de supermarchés
saleraient à 20-21 g par kg de farine.
Même si 80% des boulangers affirment avoir entendu
parler des
recommandations sur le sel, il n’en reste pas moins
que 60% sont convaincus que leur rôle reste mineur.
Pour beaucoup (28 %), le pain n’est pas si salé
que ça, ou n’est en tout cas pas un vecteur
important de sel. Pour certains, il est difficile de concevoir
que le pain puisse être à la fois « bénéfique
pour la santé » et « pourvoyeur principal
de sel » (11%). Vous êtes aussi nombreux à
penser que le sel est indispensable à la fabrication
et à la saveur (10%).
Il semble évident que l’information et la formation
n’ont pas été très efficaces,
même si les messages publicitaires (« Pour votre
santé, évitez de manger trop gras, trop sucré,
trop salé ») ont joué une certaine sensibilisation.
Lionel Lafay conçoit qu’« informer quelque
trente mille boulangers est une tâche colossale et
demande de gros moyens. Ce n’est pas la même
chose quand on a deux ou trois industriels qui se partagent
un marché, comme c’est le cas pour les plats
préparés ou les soupes ».
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INNOVATION
!
Les nouveaux substituts de sel bientôt disponibles |
GUSTAL®
de Lesaffre est un sel de chlorure de potassium
complété d’extrait de levure et
de farine fermentée et séchée.
S’utilise à 25-30% avec ou sans améliorant.
Lancement en B.A. : hiver 2009.
KSALT® de Nutraceutics D&S
est un sel organique de minéraux (dont le potassium)
qui permet de baisser de 25-30 % la teneur en sel, voire
plus (jusqu’à 70 %) selon les produits
travaillés. Lancement en B.A. : automne 2008 |
Préserver la saveur
Le principal frein au changement est celui qui est lié
à la peur de perdre en qualité… et de
voir partir sa clientèle. La diminution de sel a
une incidence directe sur la saveur et donne au consommateur
le sentiment de manger un pain fade. Rappelons que la hausse
de sel dans le pain est survenue dans les années
60, lorsqu’est apparu le pétrissage intensifié,
pour compenser les pertes de goût et de conservation
occasionnées par cette technique. Manger du pain
moins salé devrait pouvoir redevenir une habitude
culturelle, comme elle le fut après-guerre.
Concrètement, il con-vient de baisser progressivement
sa dose de sel, semestre après semestre, pour que
la clientèle s’habitue au changement. C’est
ce qu’a fait Amandio Pimenta qui avoue que la clientèle
n’a rien senti… et le chiffre d’affaires
non plus ! Il a fait le choix de ne pas trop communiquer
par voie de presse, mais il
n’hésite pas à rendre compte de son
engagement lors de portes ouvertes. Faut-il préciser
encore que dès lors qu’on travaille en pétrissage
modéré avec un pointage plus long, la sensation
gustative apportée couvre le manque de sel. Amandio
Pimenta est persuadé que « quand on a
de bonnes méthodes de travail, des
matières premières de qualité, il n’y
a aucune conséquence, ni en terme gustatif, ni en
terme technique.
Maintenant, pour ceux qui travaillent en pousse contrôlée,
la pâte peut relâcher un peu, c’est vrai.
En fait, avec les farines actuelles (à force élevée),
le boulanger qui veut s’adapter le peut, sans problèmes
».
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| Le
sel, un exhausteur de goût. |
Solutions nouvelles
Car l’autre frein reste bien celui de la panification.
Le sel participe à la formation de la pâte
en agissant sur le réseau gluténique, la rétention
d’eau et la fermentation. Il intervient aussi dans
la coloration de la croûte.
Ôter 25% de sel, c’est aller au devant de problèmes
techniques (collant, manque de force) que beaucoup jugeront
insolubles, eu égard à leur méthode
de travail (blocage au froid, fermentation contrôlée,
pétrissage intensif).
Pour ceux qui ne veulent pas changer leur procédé
pour des raisons variées, avouables ou non, sachez
qu’il existe maintenant des substituts de sel faciles
à utiliser. Le chlorure de potassium (KCl), très
voisin du chlorure de sodium (NaCl, nom chimique du sel),
fut le premier à être évalué.
Mais avec un arrière-goût « métallique
», le potassium se devait d’être associé
à des agents naturels exhausteurs de goût.
D’excellents résultats ont ainsi été
obtenus récemment avec des produits comme Gustal
ou KSalt (commercialisation imminente, voir ci-dessous).
Garantis d’une saveur agréable, d’une
belle couleur et d’une panification sans souci, ces
principes actifs permettent de remplacer confortablement
jusqu’à 30% de sel. Une solution immédiate,
naturelle et facile à mettre en œuvre qui ne
provoque aucun rejet de la part des consommateurs (des tests
sensoriels ont été effectués). L’allégation
nutritionnelle « réduit en sel » ou «
pauvre en sodium » est utilisable.
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Difficile
de se passer de sel dans le pain,
les viennoiseries et les pâtisseries ! |
Le marché du pain artisanal confirme sa tendance
globale vers plus de santé, plus de qualité,
plus d’authenticité. Amandio Pimenta pressent
que « l’artisan doit s’adapter aux évolutions
de la société. Il ne doit pas regarder derrière
lui mais devant, bien qu’il doit bien savoir d’où
il vient pour savoir où il va. La préoccupation
santé est une demande forte des consommateurs et
l’artisan doit y répondre : c’est là
le sens de son travail ».
Lionel Lafay (Afssa) encourage les artisans à s’engager
aussi dans
cette voie. « Le boulanger doit comprendre que son
rôle est crucial dans l’alimentation française
et qu’il a tout à gagner à être
partie prenante dans le contexte actuel, tant l’intérêt
est grand pour la santé », confie-t-il. Aussi
le programme de réduction de sel doit-il se poursuivre,
au rythme de chacun. La Finlande a bien réussi, elle,
à abaisser sa consommation de 28%, même s’il
a fallu… vingt-trois ans !
Armand Tandeau
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