Fabrication à la vue
des clients : un plus ?
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Philippe et Catherine Soulard se rendent plus proches de leur clientèle... qui le leur rend bien ! |
Mettre le travail artisanal en valeur est très actuel. Entre volonté de
transparence, proximité avec la clientèle et intérêt pédagogique, ouvrir le
magasin sur le fournil offre beaucoup d’atouts commerciaux. Mais cela
impose certaines contraintes ! Points de vue.
Après que des grands noms de la
boulangerie française ont fait le
choix d’ouvrir leur fournil à la vue
de la clientèle, nombreux sont les artisans
qui leur emboîtent le pas aujourd’ hui. Beaucoup installent leur four à deux
pas du comptoir, sans aucune protection
vitrée. Les plus modérés optent pour une
simple fenêtre qui permet juste de se
rendre compte qu’« il y a du monde
derrière », alors que les plus convaincus
offrent une vision panoramique sur l’ensemble
de la fabrication. Tout est possible.
Mais tout est-il bien profitable ?
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La transparence depuis la rue :
une façon de faire tomber
les craintes de la clientèle. |
Les motivations sont aussi variées. Ce
type d’agencement peut être un moyen
très efficace d’établir un lien privilégié
avec la clientèle par une animation perpétuelle.
Certains veulent donner la preuve
irréfutable que les produits sont faits
sur place dans les meilleures conditions
d’hygiène. D’autres ambitionnent d’offrir un
spectacle vivant à la clientèle ou de créer
une atmosphère familiale et authentique.
Les ressorts sont nombreux. Mais sont-ils
tous payants au final ?
A La Toque, nous avons voulu savoir si la mise en scène du travail du boulanger
n’était qu’un simple effet de mode ou
si elle était une profonde aspiration qui
offrait de réelles opportunités commerciales.
Entre poudre aux yeux ou création
d’un véritable lien social, nous avons
voulu en savoir plus.
Le prix de la transparence
Frédéric Lalos (M.O.F.) et Pierre-Marie
Gagneux, fondateurs des boulangeries
Le Quartier du Pain (Paris et banlieue),
font partie de ceux qui ont basé leur
concept de magasin sur la transparence
totale. Objectif : rassurer la clientèle.
« Il est aujourd’hui primordial que les
clients puissent s’assurer en un coup
d’oeil que les produits qu’ils achètent
sont bien fabriqués sur place par un
artisan. L’idéal serait de pouvoir montrer
toutes les étapes de la fabrication quand
cela est possible » explique Pierre-Marie Gagneux, qui regrette cependant
qu’à Paris le poste cuisson ne puisse pas
plus facilement être installé à la vue de
la clientèle. En effet, pour poser un four
au rez-de-chaussée, il faut pouvoir obtenir
une autorisation de la copropriété qui
s’y refuse souvent par crainte de surcharge.
Ce professionnel de la « mise en scène »
préfère, avec le recul, la solution de la
baie vitrée disposée contre une large
voûte. « La première boutique que nous
avons montée rue
Saint-Charles (15e)
dispose d’une ouverture
sans vitrage. Le
problème est que le
magasin est envahi de poussières de
farine. Au quotidien, c’est très lourd à
gérer pour les vendeuses » nous confiet-il. Mais il reconnaît que cela crée une
réelle complicité entre les boulangers et
les habitués de la boutique.
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Le patron qui officie en personne
sur un four traditionnel :
un spectacle qui fait le plein ! |
Convivialité partagée
Sans séparation physique, le boulanger
est en effet en prise directe avec la
clientèle. Il devient même, malgré lui, un
acteur incontournable dans l’animation
d’un quartier, d’un village, voire d’une ville !
A Angers, Philippe et Catherine Soulard
font partie de ces figures gastronomiques
qui donnent une âme à la ville. Pour leur
boutique La Maison du Pain, ils ont choisi
d’ouvrir un pan de mur sur un mini fournil,
réduit à un marbre, un petit four à sole
et un pétrin, le gros du travail se faisant
derrière dans un vaste laboratoire. L’activité
de démonstration ne pose pas trop
de problème d’enfarinement car le local
est muni d’un extracteur d’air et d’un aspirateur
caché, toujours à portée de main.« L’idée de départ était avant tout de créer
un lieu vivant et chaleureux en favorisant
un contact direct avec le boulanger.
Le spectacle de son travail donne
de multiples occasions de parler avec
les gens et d’instaurer une relation de
confiance avec eux. Et ça change tout ! »,
nous confie Philippe Soulard. Son
concept de magasin fonctionne d’ailleurs
parfaitement bien avec
cette sympathie affichée,
sans faux-semblants.
Surtout avec les
crises de confiance qui
touchent périodiquement le domaine de
l’alimentaire…
Il avertit néanmoins que « tout montrer
n’est pas forcément une bonne solution.
Il y a des machines qui font partie du
quotidien du boulanger mais qui ne
parlent pas du tout au grand public ».
Mettre en scène une façonneuse, une
diviseuse ou un laminoir peut donner
l’impression d’un travail très mécanisé. Un certain imaginaire tombe et le client
peut s’en trouver déçu au final.
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Montrer la fabrication en magasin
est une tendance qui répond à
une demande forte. |
Le plaisir du spectacle
Tout l’art réside en fait dans une recherche
où la démarche commerciale et
l’offre pédagogique sont en équilibre. Le
fournil n’est certes pas un musée ou un
spectacle de rue ! Mais,
dans l’esprit des gens,
le travail du boulanger
est une valeur culturelle
qui fait partie intégrante
du patrimoine
français. Il peut donc être intéressant pour
l’artisan de trouver un compromis entre
ces deux aspects.
Olivier Moyet, directeur de FMF Services
(31) et distributeur des fours Llopis, connaît
parfaitement cette problématique.« Le spectacle offert à la vue des clients
est aujourd’hui un impératif pour le
boulanger qui veut se rapprocher des
consommateurs. C’est un support vivant
pour créer des animations et des
dégustations. L’artisan peut plus facilement
donner des explications sur ses
fournisseurs, ses produits ou ses procédés
» indique-t-il, en préconisant de
mettre en valeur toutes les opérations,
du pétrissage à la cuisson.
Le plus pratique et le
plus ludique reste cependant
la cuisson,
largement plébiscitée.
Avec le jeu de la pelle à bois et l’odeur
du pain chaud qui s’en dégage, l’effet est
garanti. L’artisan est mis à l’honneur, l’ambiance
du magasin est bon enfant et le
pain n’en devient que meilleur. « Les
clients apprécient énormément de voir
le boulanger opérer sous leurs yeux,
surtout si c’est le patron ! Ce premier pas est vécu comme une marque d’estime
forte et la confiance est au rendezvous
» se rend compte Olivier Moyet.
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Du rêve à la réalité
La disposition des lieux conditionne le
plus souvent la façon dont sera percée
l’ouverture. Jean-Marie Lecomte, responsable
projet chez Polystyl Agencement à
Saint-Dié (88), doit prévoir de plus en
plus souvent des vues sur le fournil lors
d’une création ou d’une rénovation. Il
estime que « tout n’est pas réalisable
bien que la destruction d’une partie d’un
mur porteur peut être envisagée par une
reprise de charges avec une voûte, un
portique ou des poteaux latéraux. Les
professionnels font cela très vite.»
Même si les larges embrasures
sont de loin préférées, des hublots
ou des passe-plats peuvent aussi
faire l’affaire, à moindres frais. Et
pourquoi pas une simple porte
vitrée ? Si les locaux ne s’y prêtent
pas ou si les employés n’aiment
pas trop se montrer, une solution
intermédiaire consiste à placer un
ou deux postes sous l’oeil d’une
caméra qui retransmet en direct les
images en boutique. Quoi qu’il en soit, il
est primordial d’être à l’aise avec le regard
du public et avec ce que l’on va mettre
en scène. « Certains artisans y voient une
sorte de voyeurisme et
n’envisagent pas du tout
de travailler sous le regard
des autres. Ce n’est pas
qu’ils ont quelque chose à
cacher, c’est simplement
qu’ils ressentent une perte de liberté »,
remarque Olivier Moyet (FMF Services).
Travail sous contraintes
Car telle est la principale difficulté : les
employés peuvent se sentir piégés par
ce regard qui apporte une pression supplémentaire.
L’ambiance de travail est à
coup sûr nettement moins propice à la« rigolade », sans parler de la rigueur
dans l’hygiène personnelle et professionnelle
qui devient encore plus lourde.« Cette exigence de propreté est incluse
dans les contrats de travail du fait que
les employés sont amenés à travailler
devant le client. Ils font avec ou alors ils
vont voir ailleurs ! » indique Pierre-Marie
Gagneux (Le Quartier du Pain).
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Pour certaines installations, plusieurs astuces sont possibles. |
Philippe Soulard avertit que « de toute
façon, aujourd’hui, avec les cadences
qui sont demandées, un apprenti ou un
salarié qui vient à la boulangerie pour y
passer du bon temps ne fait pas long feu.
Réussir dans le métier impose d’être
intransigeant avec soi-même. Mais il
ne faut pas croire, ils sont très fiers de
travailler avec cette exigence-là ! ». En
retour, rien ne traîne, les tenues sont
impeccables, le travail avance vite. Le
patron a de quoi se réjouir.
Il faut bien remarquer aussi que parfois
les conditions sanitaires sont déshumanisantes.
Se retrouver de nuit dans un
local insalubre, ce n’est pas très bon pour
le moral, ni pour l’estime de soi. Pierre-Marie Gagneux se
souvient « d’avoir
permis à un artisan
de passer de l’ombreà la lumière. Il
avait officié vingt
ans dans une cave humide qui sentait
le fioul et le moisi et il se retrouvait du
jour au lendemain sous le regard des
clients. Il était fier d’accéder enfin à une
véritable reconnaissance ! Ce fut une
belle consécration. » Derrière cette tendanceà vouloir tout montrer, se cache
en effet un enjeu d’importance : la valorisation
du métier aux yeux du plus grand
nombre.
Armand Tandeau
SOLUTION HI-TECH |
Les évolutions technologiques permettent
aujourd’hui de procéder à moindre
coût à des retransmissions en temps
réel sur ce qui se passe dans le fournil.
Diverses prises vidéo, par webcam interposées,
placées aux postes stratégiques
(pétrin, four, façonnage…) peuvent permettre d’envoyer des images sur un écran
mural, placé en boutique. Mais attention : adressez-vous à un spécialiste. |
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