Dr
Jean-Marie Bourre:
«Le pain est un aliment incontournable!»
Lorsque lon recherche
des informations fiables et argumentées, mieux vaut
se tourner vers les spécialistes, ceux qui possèdent
le savoir et ne peuvent se permettre davancer des
inepties, réputation et honnêteté
obligent.
"Le
Pain offre de meilleurs atouts
nutritionnels que les céréales prêtes
à consommer"
Pour parler des qualités nutritionnelles
du pain, lun des maîtres en la matière
sest imposé à nous, du fait de la pertinence
de ses positions et de la clarté de son message.
Cet homme sappelle Jean-Marie Bourre. Docteur en médecine
et membre de lAcadémie Nationale de Médecine,
il est aussi ingénieur chimiste, directeur de recherche
Inserm et directeur de lunité de recherche
en neuro-pharmaco-nutrition. Il connaît bien notre
secteur du fait quil fait partie du Comité
Scientifique de lANMF, Association Nationale de la
Meunerie Française, et surtout, parce que ses travaux
lont amené à considérer le pain
comme lun des meilleurs aliments qui soient pour lorganisme
humain. Nous lavons rencontré: ses propos sont
plein doptimisme pour la boulangerie artisanale.
La Toque:
Vous vantez les qualités des glucides
dans nos apports quotidiens. Pour quelles raisons?»
Jean-Marie Bourre: «Les
glucides favorisent nos performances. Lensemble de
notre organisme en a besoin. Prenons le cerveau. Il représente
2% du poids du corps mais utilise 20% de lénergie
que nous apportent les aliments. Son carburant principal
est le glucose: il absorbe la moitié de notre ration
glucidique quotidienne. Dans ce sens, le glucose fournit
par le pain (sous forme damidon) est utile, dès
le petit déjeuner. Après une nuit de sommeil,
40% du pain ingéré sera utilisé par
le cerveau pour regonfler ses batteries, car son activité
demeure pendant la nuit. Idem pour le dîner: il faut
privilégier un repas riche en glucides, avec du pain,
afin de fournir lénergie nécessaire
à cette activité nocturne».
L. T.: «Vous
parlez de performances accrues. Dans quelle mesure?»
J.-M. B.: «On
sous-estime trop souvent le rôle des glucides. Non
seulement ils favorisent lactivité cérébrale,
mais aussi, ils influent sur les performances scolaires
des enfants - en évitant lhypoglycémie
de fin de matinée. Ils sont même bénéfiques
pour les personnes âgées sur le plan de la
cognition. Des études montrent que leurs capacités
de mémorisation, voire darithmétique,
sont renforcées par un apport suffisant en glucides.
Déclarer que «Le sucre rend intelligent»
est à peine une boutade!
L. T.: «Pourquoi
doit-on préférer les sucres lents ?»
J.-M. B.: «Tout
simplement parce que tous les glucides noffrent pas
les mêmes bénéfices. Les sucres lents,
ou glucides complexes, trouvent grâce aux yeux des
nutritionnistes du fait quils diffusent lentement
dans lorganisme lénergie quils
transportent. Doù la notion dindex glycémique
(IG), qui revient à quantifier la présence
de glucose dans le sang. Selon le temps de diffusion, lindex
diffère: plus il est bas, mieux cest. Mais
attention: dans le cas du pain, toutes les variétés
naffichent pas le même IG. Ainsi, le pain blanc
est-il moins bien placé que la plupart des spéciaux.
Pour information, la baguette se situe autour de 95 alors
que le pain complet est proche de 77 et le pain aux céréales,
de 45. Si ces données sont à vérifier
- les diverses études ne se fondent pas toujours
sur des bases identiques et formelles - elles ont le mérite
de refléter une tendance effective: plus un produit
(une farine) est raffiné(e), plus il (elle) perd
de ses richesses intrinsèques».
L. T.: «Le
pain est donc bien placé dans lordre des préférences!»
J.-M. B.: «Certes
oui! Le pain, les pâtes et les légumes secs
sont des glucides à distribution lente. Cependant,
si on ne peut manger à tous les repas des pâtes
ou des haricots secs, on peut très facilement prendre
un morceau de pain à chaque prise alimentaire et
sans aucune lassitude, vu la variété de loffre.
Par ailleurs, le pain dispose dun formidable atout:
il accompagne merveilleusement tous les plats. Si aucun
aliment sur terre nest complet à lui seul,
le pain, au moins, se marie avec presque tous les autres.
Par ailleurs, on a remarqué quau travers de
ces «alliances», lindex glycémique
du pain baisse encore. Cest tout lintérêt
de la présence de pain à chaque repas, quil
soit léger ou plus complet».
L. T.: «Quels
sont nos besoins réels en termes nutritionnels?»
J.-M. B.: «Tout
dabord, notre physiologie est faite pour absorber
plusieurs repas dans la journée. Ensuite, la proportion
idéale des ANC, apports nutritionnels conseillés,
est la suivante: la ration calorique doit être composée
à environ 50% de glucides, 33% de lipides (graisses),
et le reste en protéines. Or, aujourdhui, la
quantité de glucides ingérée, soit
45%, est inférieure à la norme. Il nous faut
donc diminuer lapport en lipides, en luttant notamment
contre les graisses cachées, par exemple celles qui
envahissent les barres chocolatées industrielles.
De même, dans ces 45%, on consomme encore trop de
sucres à distribution rapide».
L. T.: «Sommes-nous
en plein dans une nouvelle mode alimentaire?»
J.-M. B.: «Pas
du tout! Il faut bien comprendre que toutes ces allégations
sont le résultat de lavancée de recherches
et détudes scientifiques très sérieuses.
Le fait de conseiller aux gens de consommer davantage de
sucres complexes, à diffusion lente dans lorganisme,
nest pas gratuit. Et cest une vérité
scientifique que de dire «Pour notre équilibre
alimentaire, il est idéal de manger des céréales
à tous les repas».
L. T.: «Que
pensez-vous du problème des pesticides dans le pain
complet?»
J.-M. Bourre: «Concernant le pain complet,
je serai clair.
Le Dr J.-M.
Bourre :
"Les glucides lents favorisent nor performances"
Premièrement, le risque de déséquilibre
alimentaire causé par des
carences est beaucoup plus néfaste pour la santé
que quelques résidus de pesticides. Deuxièmement,
encore faut-il que les résidus soient en nombre important,
car les réglementations sur les doses à respecter
sont très précises. Troisièmement,
le risque est très infime, du fait que les doses
dabsorption maximale de pesticides par lorganisme
ont été fixées avec de larges marges
de sécurité».
L. T.: «Et
le sel?»
J.-M. Bourre: «Pour
ce qui est de la quantité de sel contenue dans le
pain, je crois quil ne faut pas crier au scandale
et quil faut soccuper en premier lieu des personnes
qui consomment beaucoup trop de sel, autour des 15 g et
plus par jour. Ceci dit, bien évidemment, il faut
prêter attention à cette question. Pour la
boulangerie, le problème est que le pain est meilleur
lorsquil est «bien» salé. Car sil
est fade, on ne le mangera pas avec le même plaisir.
Je pense que léquilibre plaisir/santé
devrait être atteint autour des 20 g par litre. Que
les artisans qui en sont à 25 ou 30 g essaient de
progresser dans ce sens. Limportant est de montrer
que la profession reste attentive à la santé
de ses consommateurs. Elle pourrait dailleurs communiquer
sur les efforts réalisés».
L. T.: «Justement:
comment, selon vous, lartisan boulanger peut-il tirer
profit de votre discours sur le pain?»
J.-M. B.: «Cest
très clair: il est assis sur une obligation physiologique!
Le boulanger doit être conscient quil ne vend
pas «un produit», mais une fabrication dune
valeur nutritionnelle incroyable. Finalement, le pain devient
incontournable: dans un repas complet pour des raisons culturelles
ou dans un repas léger comme complément nutritionnel.
Et surtout, sa consommation reste un plaisir, indispensable
à lacte alimentaire».