Quelles sont les perspectives de politiques agricoles pour les années à venir, en particulier dans le cadre du Pacte Vert ? Qu’en sera-t-il pour le blé ? Quelles en seront les conséquences ?

Dans les objectifs européens de la stratégie Farm to Fork (« De la ferme à la fourchette »), 25 % des surfaces devraient être bio à l’horizon 2050, tous types confondus. Le problème, c’est que le passage en bio est long à mettre en place : d’une part, il faut respecter les conditions agronomiques (le temps que les sols s’assainissent, par exemple) et, d’autre part, il faut adopter une approche systémique pour une transition vers une vision globale de l’agriculture, et tous les agriculteurs ne souhaitent pas passer en bio. D’ailleurs, ils maîtrisent déjà les usages d’intrants et en ont de plus en plus une utilisation raisonnée, sans parler de certains qui ont adhéré à l’ambition d’une agriculture à haute valeur environnementale (HVE). Il faut continuer à explorer les pistes innovantes en termes de bonnes pratiques, comme celle des intrants végétaux. Une étude américaine souligne qu’en réduisant l’usage d’intrants et de pesticides, cela entraînera une baisse des rendements, avec pour conséquences de réduire notre force exportatrice, alors la question est : « Voulons-nous être une puissance autosuffisante ? » Selon moi, il faut assurer des volumes de précaution pour que notre pays puisse faire face aux aléas et conserver notre atout agricole à l’exportation, ce qui signifie produire un peu plus tout en veillant à réduire l’usage des intrants chimiques.

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La recherche génétique peut aider à consolider la qualité des blés et leur montée en gamme.

© C. MICHEL

15 % de surface bio pour 2022 (Plan Ambition bio 2022), 25  % à l’horizon 2050, cela semble peu pour atteindre des objectifs de neutralité environnementale. Comment engager la mutation des grandes cultures ?

D’une certaine manière, la mutation des grandes cultures est déjà engagée. Et l’objectif de 25 % en surface bio est largement débattu, puisque certains députés européens envisagent de la porter à 30 %. Je pense toutefois qu’on ne peut pas raisonner à l’avenir 2050 sans réfléchir à la Politique agricole commune (Pac), dont les soutiens n’ont cessé de baisser depuis 1992, ce qui a conduit au plafonnement de la production, en comparaison à celles de la Russie et des États-Unis, qui ont des politiques agricoles actives. Il faudrait réactiver la Pac et avoir une politique publique de recherche agronomique, ce qui permettrait à la France de rester compétitive (elle est actuellement le cinquième exportateur mondial de produits agricoles et alimentaires). Il nous faut trouver un équilibre, car nos concurrents, comme l’Ukraine, la Russie ou le Kazakhstan, veulent prendre la place.

Il y a une prise de conscience que la qualité des blés est fondamentale pour la santé. Quelles innovations seront à l’honneur pour développer de meilleures cultures ?

Il faut savoir que nous exportons auprès de pays tels que l’Égypte et l’Algérie, qui ont déjà un cahier des charges strict concernant la qualité des blés. En France nous disposons d’une grande disponibilité, d’une proximité géographique et d’infrastructures logistiques que la Russie (premier exportateur mondial de blé) n’a pas. La recherche génétique peut aider à consolider la qualité des blés et leur montée en gamme, ainsi que les innovations technologiques (comme l’emploi de drones, qui permettent de visualiser les doses précises de traitements à mettre sur les surfaces agricoles) qui aideront à conjuguer le rendement et la qualité des productions. Il me paraît toutefois compliqué de revenir à des pratiques anciennes qui consisteraient à ne cultiver que de petites surfaces. Les consommateurs n’ont pas forcément conscience du rayonnement de la France et que le blé est un enjeu à l’échelle mondiale, en particulier auprès des pays importateurs comme l’Algérie, l’Égypte, et d’autres du Moyen-Orient, qui sont pour certains des pays instables : le pain est un produit de base.

Polyculture-élevage, agroécologie paysanne, retour à la ruralité : tout cela peut-il vraiment devenir la norme d’ici trente ans ? Est-ce souhaitable ? Et réalisable dans ce délai ?

Les consommateurs se soucient de plus en plus de leur santé et du sourcing des produits qu’ils achètent, mais ont encore une connaissance partielle du travail de nos agriculteurs et de leurs pratiques. Il serait bon que ces derniers proposent des portes ouvertes et accueillent des individus et des écoles pour que le public ait connaissance de leur travail et de la maîtrise de leurs savoir-faire. Encore une fois, toutes les pistes méritent d’être exploitées, et une étude du ministère de l’Agriculture américain (USDA) annonce qu’à l’horizon 2030, la réduction de 20 % des engrais et de 50 % des pesticides dans le cadre du Green Deal conduirait à une baisse de la production, des revenus, et à un recul de nos positions à l’exportation, ce qui mettrait des millions de personnes en situation de crise alimentaire. Une agriculture respectueuse de l’environnement, contribuant à la lutte contre le dérèglement climatique, ne veut pas forcément dire retour à des pratiques ancestrales.

Propos recueillis par Lê Thi Mai Allafort.