Pouvez-vous nous parler de l’importance stratégique de la production et du commerce du blé ainsi que de ses principaux acteurs ?

Le blé ne pousse pas partout, mais avec la dynamique urbaine, on en consomme de plus en plus : la praticité du pain, de la semoule, des pâtes en font des produits prisés en milieu urbain et confère au blé une dimension stratégique depuis l’Antiquité. Deux mille ans plus tard, la planète blé est profondément fragmentée avec 4 milliards de personnes (soit la moitié de la planète) qui consomment tous les jours un produit céréalier à base de blé et une minorité de pays producteurs répartis ainsi : une centaine de pays qui en produisent un peu (et doivent en importer de plus en plus pour compléter leurs besoins domestiques) ; dix qui en produisent beaucoup (ceux-là ont un rôle crucial dans la contribution des équilibres mondiaux) ; et une petite liste qui en produisent et en exportent.

Un autre élément important sont les grands agrégats économiques : environ 770 millions de tonnes (Mt) sont produites, soit 200 Mt de plus en vingt ans. La production mondiale de blé a augmenté car elle a suivi la hausse de la consommation mondiale, nous avons donc une production qui est au niveau de la consommation. Les tensions qu’on a pu connaître sur les prix ont été la conséquence d’une consommation plus importante encore que la production.

Et pour clore ce panorama global : 20 à 25 % de la production mondiale de blé est commercée et internationalisée, ce qui fait que ce produit a une hypersensibilité géopolitique par rapport aux grands équilibres. Cette production, qui se retrouve pour un quart sur les marchés internationaux, est une moyenne qui est bien supérieure à d’autres produits : pour le riz ou le maïs, c’est seulement 10 % de la production qui se retrouve sur les marchés internationaux. L’autre hypersensibilité de la production de blé est fatalement liée au climat car cette plante est aussi dépendante des ressources et de nombreux pays gros producteurs sont soumis à l’accélération des changements climatiques (et la France n’y échappe pas).

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Le Déméter 2021 - Produire et se nourrir : le défi quotidien d’un monde déboussolé,

sous la direction de Sébastien Abis, Club Déméter/Iris éditions, 2021.

Pouvons-nous dire que la paix dans le monde dépend du commerce du blé ? La dépendance alimentaire conditionne-t-elle la stabilité de certains pays ?

Je le dis à dessein : la moitié des calories consommées dans le monde sont des céréales : le riz et le blé forment la base de l’alimentation dans le monde (en Asie, dans le Bassin méditerranéen, en Chine, aux États-Unis, ce sont des produits qui sont consommés sous toutes leurs formes). Mon obsession est de marteler qu’il y a une géopolitique positive par l’agriculture et l’alimentation. J’entends par là que dans les espaces où il n’y a pas d’agriculture, il y a toujours plus d’instabilité sociale et politique car le manque de nourriture sur place fragilise les populations, et il faut les capacités d’approvisionner ces populations. Cela vaut aussi à l’échelle individuelle et familiale : l’agriculture et l’alimentation sont les premiers contributeurs à la stabilité géopolitique humaine. Les agriculteurs, les céréaliers participent à baisser la température du thermomètre géopolitique mondial et contribuent à la paix dans le monde : la nourriture, c’est la vie.

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Quid des objectifs du Pacte Vert pour l’Europe ?

Côté prospective mondiale, avec une consommation annuelle de blé qui s’élèvera bientôt à 800 Mt, et peut-être à 1 milliard à l’horizon 2050, il faut se demander si la planète sera en capacité de produire ces volumes supplémentaires dans les prochaines années. Or, rien ne garantit que nous soyons capables de le faire. D’abord parce qu’il y a les effets du changement climatique, qui vont comprimer les capacités productives des grands bassins de production du blé, avec une nuance pour la Russie, qui dispose de terres cultivables en Sibérie et qui va pouvoir produire beaucoup plus de blé. Et si nous n’y parvenons pas, nous devrons assumer les conséquences que cela va générer.

De plus, si une alimentation végétalisée se généralise, on peut avoir demain une demande en blé qui repart à la hausse avec des rythmes plus forts. Les facteurs de tensions liées aux conditions économiques, géopolitiques, de développement à long terme, de gouvernance, de logistique, de formations d’agriculteurs, de sciences nécessaires pour produire plus de blé peuvent demain se multiplier. Est-ce que le Pacte Vert en Europe, dans une telle équation, entre en résonance ? Si la Commission européenne actuelle veut être cohérente avec ses deux projets, respecter le Green Deal et redevenir géopolitique, il y a dissonance stratégique. L’agriculture et la culture de la céréale européennes sont bonnes pour nos besoins, nos intérêts, nos souverainetés européennes et nos économies, mais ce sont aussi des locomotives de notre influence internationale : c’est bon pour notre commerce et notre coopération avec certains pays et leurs besoins de sécurité.

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Dire cela, ce n’est pas contredire l’exigence d’une amélioration des pratiques de transitions agricoles et de verdissement de la céréaliculture européenne. Les deux aspects sont combinables si l’on inscrit le développement durable dans une triple dimension économique, sociale et écologique et si l’on ne sous-estime pas l’enjeu géopolitique global de l’agriculture.

La pandémie de Covid-19 a-t-elle eu un impact sur la chaîne d’approvisionnement du blé ?

Nous n’avons manqué ni de blé ni de pain en France, à aucun moment et à aucune période de la pandémie. Il n’y a pas eu non plus d’inflation alimentaire sur les prix en France, ce qui n’est pas la réalité de beaucoup de pays agricoles ou céréaliers, où les produits de base ont augmenté. Certes, il y a eu une tension sur la farine, du fait que les gens se sont remis à cuisiner à domicile, mais principalement parce qu’en France, on fait plutôt de gros sacs de farine que des petits de 1 kg pour la grande distribution : c’était plus un problème de conditionnement que de quantité. Toutefois, à l’été 2020, nous avons eu une mauvaise récolte en blé qui a bien montré que ces équilibres sont fragiles : au lieu de 40 tonnes, nous sommes tombés à 30 (nous consommons 18 à 19 tonnes sur le marché national français, le reste part à l’export). Par conséquent, nous allons moins exporter cette année, et comme l’export maintient la compétitivité pour l’ensemble de la filière, il faudrait peut-être créer plus de valeur ajoutée sur le territoire français et décider qu’une quantité de blé pourrait être transformée sur place, afin de capter davantage de valeur ajoutée dans la chaîne agroalimentaire céréalière française avant que cela ne parte à l’export. Mais gardons en tête que c’est la combinaison de plusieurs tendances dynamiques qui font une performance globale et nationale.

Le blé est un enjeu de sécurité alimentaire, mais qu’en est-il de sa qualité, en France et dans les autres pays producteurs ?

C’est là que l’Europe doit cultiver sa différenciation positive : elle fait de la quantité et de la qualité, il y a beaucoup de variétés dans l’offre européenne. Si le Pacte Vert s’articule bien avec des objectifs géopolitiques, géo-économiques et marketing sur notre différenciation, cela peut faire sens. Je crois que demain, l’Europe peut devenir plus verte et en même temps rester stratège.

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La performance France-blé repose également sur la multidimensionalité des performances : exploitation, stockage, transport, logistique, science, modes de production plus respectueux de l’environnement et du travail social (conditions sociales et respect de la dignité humaine). Il faut aussi mettre ces éléments en avant pour parler de qualité de blé et adopter un jargon plus accessible pour que les gens s’intéressent davantage à la filière. Aujourd’hui, si vous allez dans la rue et que vous parlez de pain, tout le monde comprend ; mais si vous parlez de blé, personne ne vous écoute. C’est une bonne chose d’aborder le sujet du blé par le biais de variétés différentes. Il faut aller vers ces innovations, des productions de niche, mais il ne faut pas opposer les choses. Souhaiter des blés population ou de l’ultra-local reste à la portée de ceux qui s’y intéressent et en ont les moyens : ce n’est pas la majorité des gens. Le pain « pas cher » est une sorte de contrat social dans un pays, c’est un aliment de base, et pour les foyers fragilisés économiquement, il se dessine une opposition entre le pouvoir du bien-manger et la volonté d’achat, qui n’est pas à la portée de tous.

Il y a une réelle prise de conscience d’une bonne alimentation et du bon prix : c’est un vrai mouvement à encourager. Toutefois, une sérieuse problématique sociale se profile si demain le seul pain disponible est plus cher qu’aujourd’hui et exclut ceux contraints par leurs moyens économiques, car leurs préoccupations alimentaires ne sont plus les mêmes.

Le meilleur blé est-il le moins cher ? Que se passerait-il si demain nous passions au « tout bio » ?

Tout dépend du critère que l’on prend : c’est d’abord celui qui rémunère à sa juste valeur le producteur (coût de productivité), puis la capacité du consommateur à dépenser en céréales, en pain ou en pâtes dans un pays. Je plaide pour que demain nous mettions en avant des produits bons pour la santé humaine et celle de la planète. Demain, le bon blé français sera mieux fait que dans d’autres pays sur le plan environnemental et celui des modes de production, il faudra qu’il soit meilleur pour la santé de l’individu qu’il ne l’est aujourd’hui et que ce soit un blé multi-offres avec beaucoup de variétés et de combinaisons possibles, ce qui est en partie déjà le cas aujourd’hui : c’est continuer un demi-siècle de performance. Il faut que le consommateur comprenne que s’il souhaite une nouvelle variété, il faudra attendre la récolte et un cycle parfois long de transition. Mais en l’état, les consommateurs français sont gâtés en termes de variétés de pains (et à bon prix).

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Quel est l’avenir de la filière, selon vous ?

La filière française doit continuer à faire ce qu’elle fait et se diriger vers des transitions dans lesquelles elle est déjà engagée : demain, réduire l’empreinte environnementale de l’activité agricole et céréalière est non négociable (la moitié de la France est en céréales), elle est protagoniste de la transition agricole. Il faut continuer à faire de la quantité pour juger de la qualité : ce n’est pas l’un ou l’autre. Je pense qu’il y a de la marge en termes de création de valeur ajoutée en produits transformés et que l’on pourrait faire encore plus. En farine, par exemple, le France peut redevenir ce qu’elle a été : un grand pays producteur-exportateur, car les besoins ont explosé dans le monde. La Turquie a misé là-dessus et est ainsi devenue le premier exportateur mondial de farine en s’adaptant aux différents besoins des pays acheteurs dans le monde. On pourrait aussi faire repartir à la hausse la production de blé dur (un marché de niche). En termes d’exportation, le blé français doit continuer à équilibrer les besoins alimentaires des pays méditerranéens et africains, avoir l’ambition de s’installer plus régulièrement sur les marchés asiatiques (Chine et autres) et bien entendu rester présent pour les pays membres de l’UE. Tout cela est possible, sauf à réduire de moitié la production annuelle de blé dans le pays, si l’on décrète que cela ne sert à rien d’exporter ou si les producteurs n’ont plus les moyens de produire comme ils le font depuis plusieurs décennies.La performance agricole, c’est toujours la rencontre entre une géographie et une vision politique. L’ardeur joyeuse des agriculteurs est plus forte et plus constante si les objectifs sont clairs, si la stratégie est inclusive et si la direction fixée s’inscrit dans une temporalité longue.

Propos recueillis par Lê Thi Mai Allafort