Technique
Patrick Rinaldi, paysan-boulanger à Marignac (Tarn-et-Garonne), assure que les farines intégrant 20 à 30 % de légumineuses sont « identiques à travailler que les cent pour cent blé ».
Patrick Rinaldi, paysan-boulanger à Marignac (Tarn-et-Garonne), assure que les farines intégrant 20 à 30 % de légumineuses sont « identiques à travailler que les cent pour cent blé ». © C. ZOÏA

Comment intégrer des farines de légumes secs à sa production ?

Si le fait d’utiliser des farines de légumineuses — ou légumes secs — ne fait pas partie des habitudes de la plupart des boulangers, passer le cap est loin d’être insurmontable. Le point avec trois experts en la matière.

« Avec vingt pour cent de farine de pois chiche torréfié, mon pain passe très bien ! » se félicite Patrick Rinaldi, paysan-­meunier-boulanger à Marignac (Tarn-et-Garonne). À la veille de la retraite, ce professionnel fabrique depuis six ans des pains au levain en pousse lente, notamment à base de mélanges de farines de blé et de légumineuses. « J’utilise le pois chiche, les lentilles et les féveroles que je fais pousser sur la ferme », témoigne-t-il.

En remplacement et en complément des farines de blé

Lui ne combine pas ses farines de légumineuses mais en intègre 20 à 30 % à la farine de blés anciens, également produite sur place. « Ce mélange se travaille exactement pareil que si c’était de la farine de blé à cent pour cent », assure-t-il. En revanche, « sur une farine cent pour cent pois chiche, il faut mettre les pâtons dans les moules et jauger la quantité d’eau : autour de cinquante-cinq pour cent. »

Bastien Rouquié, associé à la boulangerie Au Vent de la récolte, à Colomiers (Haute-Garonne), qui a participé à des tests de pains réalisés avec une part de farine de pois chiche dans le cadre d’un projet européen (lire www.latoque.fr), confirme : « Jusqu’à vingt à vingt-cinq pour cent de cette farine, on a été très agréablement surpris du résultat. En termes de levée, de tenue de pâte, d’aspect final après cuisson, c’est semblable. La cuisson se fait également dans les mêmes conditions. »

Lire à ce sujet : Dans le Tarn, des pains aux farines de blé et de légumineuses en test

Il faut dire que cette boulangerie travaille également avec des blés anciens, qui contiennent peu de gluten et ont une force relativement faible. Par ailleurs, ajoute ce boulanger haut-­garonnais, « quand on augmentait le pourcentage de farine de pois chiche, on sentait que c’était plus susceptible de se déchirer au façonnage. Mais, une fois façonné, le pâton se tenait bien ». En revanche, les pains 100 % lentilles ou féveroles, selon Patrick Rinaldi, sont « souvent trop secs ou trop mous ». Difficile de trouver le bon équilibre entre tenue et humidification…

Une mouture relativement facile une fois les pois torréfiés

Autre question : celle de la mouture. Patrick Rinaldi détaille : « Pour le pois chiche, il faut descendre sous les sept pour cent d’humidité, sinon ça bourre le moulin. Je le fais donc torréfier à la chaleur tombante du four, puis sécher pendant deux à trois jours. Je fais pareil pour les lentilles. » Ce qui ne l’empêche pas de devoir démonter et nettoyer les pièces du moulin tous les deux à trois mois lorsqu’il réalise souvent de la farine de pois chiche.

Quant à la féverole, « on la ramasse suffisamment sèche pour la broyer directement », indique-t-il. Dans tous les cas, le tamis est le même que pour le blé (420 microns). « Toutes les légumineuses sont faciles à moudre avant d’être utilisées », établit ainsi Christian Rémésy, ancien directeur de recherche en nutrition humaine à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, qui a notamment accompagné les Ambassadeurs du pain.

Patrick Rinaldi fait des farines avec de la lentille corail (donnant une mie rose) et avec de la lentille jaune (notre photo). (© C. ZOÏA)

Des goûts et des couleurs

Mais au fait, est-ce que c’est bon ? « Le pain au pois chiche est fort, celui aux lentilles est légèrement sucré et celui aux féveroles a un léger goût de petit pois », résume Patrick Rinaldi. Bref, « pour les enfants, celui aux lentilles passe très bien ». Ce d’autant plus, que les différentes lentilles peuvent donner une couleur originale aux aliments. « La lentille corail, au goût, vous ne la sentez pas passer ! s’exclame Christian Rémésy. Dans tous les cas, pour la lentille, le pois chiche mais aussi le pois cassé, le pois jaune et les nombreux haricots secs, la saveur dépend de la panification. »

Le chercheur milite surtout pour développer le travail sur le soja qui est « jaune, et donc passe bien dans le pain, a peu de goût, est riche en matières grasses et n’est pas cher au kilo. Il faut que cela soit étudié systématiquement car il y a un problème de savoir-faire chez les boulangers. Or, pouvoir intégrer des légumineuses dans le pain serait très utile sur le volet nutritionnel ».

Des intérêts nutritionnels… et commerciaux ?

En effet, soulignent ses défenseurs, les légumes secs ont de nombreux avantages. Pour commencer, ils sont sans gluten à une période où les intolérances augmentent. La tendance est également à la recherche de protéines végétales, dont les lentilles ou le soja sont les meilleurs ambassadeurs. Leur consommation peut donc, notamment, intéresser les sportifs et les végétariens. Par ailleurs, ces plantes ont un indice glycémique faible, une forte teneur en fibres, en vitamines et en minéraux.

Dans les champs, les légumineuses « ne nécessitent pas d’apport d’azote, et ont en plus la capacité à le fixer dans le sol, réduisant d’autant les apports en engrais pour la culture suivante », se réjouit le ministère de l’Agriculture.

Dans le cadre du projet européen IntercropValues, des étudiants paysans-boulangers ont réalisé des pains à base de farine comprenant 10 % de légumineuses. Des tests sur la mouture, la panification et la qualité nutritionnelle des pains se poursuivent au sein de ce programme. (© Archive Fanny Raoux)

Un argument à mettre en avant auprès des consommateurs ? « L’intérêt agronomique, ce n’est pas ce que regardent les gens, en tous cas chez moi, à la campagne, déclare Patrick Rinaldi. Ce qui les intéresse principalement, c’est le goût ! » D’ailleurs, si des mixes avec des légumineuses existent (comme chez les Grands Moulins de Paris ou Millbäker), ils ne sont pas légion. Preuve sans doute que la demande n’est pas énorme. Comme le dit Christian Rémésy : « Il faut éduquer au moins autant les consommateurs que les boulangers ! »

À lire également
Des boulangers en formation au Fournil des Ambassadeurs du pain. D’une durée de deux jours, celle-ci permet de se rendre compte de la pertinence de la méthode pour l’entreprise.

Technique

Respectus Panis Évolution : suivez le guide...

Marque déposée, la technique de panification aux vertus avérées pour la santé est proposée en une nouvelle version, plus accessible. De quoi aider les boulangers à sauter le pas.

Les fours à brûleurs (ici à pellets) offrent une bonne rentabilité mais peuvent être compliqué à installer, du fait de la nécessaire évacuation des fumées.

Technique

Four à soles : selon quels paramètres sélectionner le bon modèle ?

Choisir un four de boulangerie bien adapté à sa situation actuelle et future est complexe, tant les différentes priorités de l’artisan peuvent être difficiles à arbitrer. Voici les principaux critères qui...

La technique du levain mousse est née en Allemagne pendant l’après-guerre. Elle consiste à produire des levains surhydratés.

Technique

Traditions du levain dans le monde : voyage aux pays des levants

La fermentation est un processus vivant universel qui a été largement apprivoisé par les communautés humaines. Aujourd’hui encore, multiples sont les traditions du levain à être perpétuées dans le monde....